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Appel aux candidats aux élections présidentielles de 2017

À l’heure de la future Marche de la Science qui devrait prochainement réunir plusieurs millions de scientifiques et de citoyens dans le Monde, retour sur la tribune co-signée par deux chercheurs et un industriel de Marseille immunopole. Récemment relayée sur Le Monde dans le blog « Sciences2 » de Sylvestre Huet, cette tribune a suscité de nombreux témoignages de soutien, non seulement de chercheurs mais aussi de beaucoup d’acteurs de l’innovation biomédicale.

Pour une politique de recherche ambitieuse ancrée dans le temps long

Nous interpellons aujourd’hui les candidats à l’élection présidentielle de 2017 sur un thème qui reste, comme nous le constatons hélas scrutin après scrutin, le parent pauvre des programmes et des débats des présidentielles : la recherche. De nombreuses révolutions sont en marche et certaines d’entre-elles sont déjà à l’œuvre dans les hôpitaux du monde entier. Ces révolutions sont le fruit d’une recherche purement fondamentale, pour partie conduite par les scientifiques de notre pays. Une recherche non orientée qui laisse progressivement la place à la seule recherche appliquée. Cette stratégie du temps court est par essence infructueuse, tant en termes de recherche que d’innovation.

 

Les exemples d’applications révolutionnaires de recherches purement fondamentales sont légion. C’est même l’un des enseignements de l’histoire des sciences : les découvertes de rupture qui ont transformé, par la connaissance, le destin de l’humanité, ont été très souvent le produit d’une recherche non-orientée guidée par la curiosité de femmes et d’hommes qui n’anticipaient en rien les applications possibles de leurs travaux. Par construction, on ne peut ni envisager, ni prédire ces applications qui révèlent des horizons nouveaux. Un soutien fort à la recherche fondamentale est donc plus que jamais nécessaire. Reste que, malheureusement, la plupart des décisions politiques en matière de recherche, notamment en biomédecine, résultent de l’évaluation du potentiel d’application supposé de la recherche fondamentale. Cette approche guidée par l’aval peut sembler rassurante aux yeux de décideurs qui se projettent dans un avenir immédiat, mais elle témoigne en réalité d’une profonde méconnaissance des processus de découverte.

Comme le démontre la dernière révolution en cours en cancérologie, le temps de la recherche est un temps long. Durant des décennies, les immunologistes ont disséqué à l’échelle moléculaire la façon dont les cellules immunitaires interagissaient avec les cellules avoisinantes et révélé des « points de contrôle » qui, à l’instar de freins, limitent les dérapages des réponses immunitaires de l’organisme. À l’aide d’une technologie totalement maîtrisée, de la recherche au stade industriel, il a alors été possible de générer une nouvelle classe de médicaments : des anticorps monoclonaux spécifiquement dirigés contre ces « pédales de frein moléculaires ». Désormais, ces bloqueurs des « points de contrôle de l’immunité » réveillent les systèmes immunitaires endormis des patients, ce qui se traduit par des résultats cliniques sans précédent dans des cancers avancés jusque-là considérés comme incurables. La route est encore longue puisqu’à ce jour tous les patients ne bénéficient pas de ces nouveaux traitements, mais sans aucun doute l’immunothérapie, seule ou combinée aux approches conventionnelles, concernera à terme la plupart des cancers et des lignes de traitements. L’objectif, certes encore lointain, de transformer les cancers en maladies chroniques contrôlables ne parait plus totalement hors de portée.

En pratique, la découverte de ces fameux « points de contrôle de l’immunité » remonte à 1987, et l’autorisation d’utilisation clinique du premier médicament qui en a été dérivé n’a été obtenue qu’en 2011… soit au total vingt-quatre années de recherche, puis de développement ! Vingt-quatre années ponctuées de tentatives parallèles et de stratégies alternatives infructueuses. Cet exemple démontre une nouvelle fois qu’en matière de recherche et d’innovation temps, paris et erreurs sont nécessaires à la réussite.

Les décideurs politiques doivent comprendre et accepter qu’en matière de recherche, ils doivent semer les germes pour le futur… mais qu’ils n’en verront probablement pas les fruits au cours de leur mandat ! Difficile quand les bilans sont faits à échéance de quelques années. Difficile mais nécessaire. On ne peut prédire l’approche qui conduira au résultat favorable, il faut donc s’abstenir de piloter la recherche par ses applications et comprendre que les échecs sont souvent tout aussi importants que les succès. Sans cette prise de conscience collective, le risque est grand de voir s’effondrer le soutien éducationnel, humain et financier, indispensable à la recherche fondamentale.

L’élection présidentielle de 2017 représente un moment important de débats pour la France. C’est pourquoi nous appelons tous ceux qui aspirent aux plus hautes responsabilités à exposer clairement leurs orientations en matière de recherche. Il est urgent et indispensable de mettre en œuvre un programme de recherche ambitieux qui intègre toutes les compétences et couvre toutes les disciplines. Si bien sûr toutes les innovations ne dérivent pas de la recherche fondamentale, l’histoire nous apprend néanmoins que c’est toujours le cas des innovations de rupture à fort impact sociétal et économique comme l’immunothérapie des cancers.

En termes d’éducation, il est bon de rappeler que les métiers de la recherche, qui explorent l’inconnu et combattent l’ignorance, sont aussi des métiers de passion et de créativité dans lesquels nombre de nos enfants pourraient s’engager en donnant un sens fort à leur vie professionnelle. L’esprit dans lequel sont enseignées les sciences à l’école devrait intégrer d’avantage ce qui est l’essence même de l’acquisition de nouvelles connaissances : plus d’émerveillement mais aussi plus de questionnements, plus de doutes et en retour plus d’expérimentation pour interroger les nouveaux possibles qu’ils génèrent.

Mesdames et Messieurs les candidats à l’élection présidentielle, il ne tient qu’à vous de relever le gant et d’exposer clairement à nos concitoyens vos programmes en matière de recherche. Il est essentiel que ce thème ne soit pas évacué des débats, au profit d’une vision court-termiste. La recherche ne peut et ne doit pas être considérée comme une dépense de « second rang » mais comme un investissement stratégique à sanctuariser, tant en termes de recherche fondamentale, de culture scientifique, d’enseignement de partage du savoir que d’attractivité aux métiers de la recherche. Les fruits de cet engagement seront peut-être récoltés dans des dizaines d’année, mais le renoncement serait délétère, et la trajectoire du moment nous semble déjà mauvaise. Sans un sursaut de votre part, elle impactera à terme négativement la recherche elle-même mais aussi la compétitivité des entreprises qui s’alimentent pour partie de ses découvertes. Au-delà, l’appétit de connaissances, le plaisir de la découverte et l’humilité devant la complexité et la réalité des données ont en eux-mêmes une valeur qui constitue le meilleur rempart contre le populisme.

Dr Hervé BRAILLY

Co-fondateur et Président du Conseil de Surveillance d’Innate Pharma, membre de Marseille Immunopole.

Dr Sophie UGOLINI

Directrice de Recherche à l’INSERM, Membre du Conseil Scientifique de l’Office Parlementaire d'Évaluation des Choix Scientifiques et Technologiques, membre de Marseille Immunopole.

Pr Eric VIVIER

Professeur d’Immunologie à Aix-Marseille Université, Directeur du Centre d’Immunologie de Marseille-Luminy Membre de l’Académie Nationale de Médecine et de l’Institut Universitaire de France, Coordinateur de Marseille Immunopole.