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Pour une politique de recherche ambitieuse ancrée dans le temps long

Après le blog « Sciences2 » de Sylvestre Huet du Monde, Marseille Immunopôle relaie aujourd'hui cette tribune, signée par deux chercheurs et un industriel de Marseille Immunopôle, qui a suscité de nombreux témoignages de soutien, non seulement de chercheurs mais aussi de beaucoup d’acteurs de l’innovation biomédicale.


Une révolution est en marche dans le traitement des cancers. Cette révolution marque un tournant dans l’histoire de la médecine car elle apparaît, au vu de son efficacité thérapeutique dans ces maladies sévères, comparable à l’arrivée des anti-rétroviraux dans la prise en charge du SIDA ou peut-être même à l’avènement des antibiotiques dans le traitement des infections bactériennes. Ces traitements nouveaux ne visent pas directement les cellules tumorales, mais stimulent au contraire les cellules immunitaires naturellement chargées de les détruire. Suite à cette stimulation, notre système immunitaire attaque les cellules tumorales et les élimine.

Paradoxe apparent, les découvertes qui ont donné naissance à ces médicaments n’ont pas été la conséquence de recherches sur le cancer et son traitement : l’immunothérapie anti-tumorale est le produit d’une recherche purement fondamentale, fruit de la curiosité d’une vaste communauté d’immunologistes qui a disséqué à l’échelle moléculaire la façon dont les cellules immunitaires interagissent avec les cellules avoisinantes. Durant plusieurs décennies, des immunologistes ont ainsi mis en évidence des points de contrôle moléculaires des réponses immunitaires. Ces points de contrôle agissent comme des freins, limitant les dérapages des réponses immunitaires de l’organisme. En utilisant ensuite une technologie totalement maîtrisée, de la recherche au stade industriel, il a alors été possible de générer une nouvelle classe de médicaments: des anticorps monoclonaux dirigés contre ces points de contrôle de l’immunité. Ces bloqueurs des points de contrôle de l’immunité réveillent les systèmes immunitaires endormis des patients, ce qui se traduit par des résultats cliniques sans précédent dans des cancers métastatiques jusque-là considérés comme incurables. Ainsi, nous sommes désormais capables de prendre en charge des cancers très avancés avec une efficacité clinique inédite grâce des études de recherche purement fondamentale qui n’avaient initialement aucune visée thérapeutique. La route est encore longue, seuls aujourd’hui certaines indications sont concernées mais sans aucun doute à terme l’immunothérapie concernera la plupart des cancers et des lignes de traitement, en association avec les approches conventionnelles. L’objectif, certes encore lointain, de transformer des cancers en maladies chroniques contrôlables ne parait plus totalement hors de portée.

Les exemples d’applications révolutionnaires qui furent le produit de recherches fondamentales non-orientées sont légions. C’est même l’un des enseignements de l’histoire des sciences. Les découvertes de rupture qui ont transformé, par la connaissance, le destin de l’humanité, ont été très souvent le produit d’une recherche purement fondamentale guidée par la curiosité de femmes et d’hommes et non pas par les applications possibles de leurs recherches. Par construction, l’on ne peut ni envisager, ni prédire les applications possibles de ces recherches qui révèlent des horizons nouveaux. Un soutien fort à une recherche non orientée est plus que jamais nécessaire. Néanmoins, il apparaît malheureusement qu’une grande partie des décisions politiques en matière de recherche, notamment en biomédecine, soit guidée par l’appréciation du seul potentiel d’applications supposé de la découverte.

Cette approche peut sembler rassurante aux yeux de décideurs qui se projette dans un avenir immédiat, mais il témoigne en réalité d’une méconnaissance des processus de découvertes.

Le temps de la recherche est un temps long. Pour revenir à l’exemple mentionné, la découverte initiale des immunothérapies anti-tumorales date de 1987, et la première autorisation d’utilisation clinique du premier médicament qui en a découlé a été obtenue en 2011 aux Etats Unis. Vingt-quatre années de recherche, puis de développement ont été nécessaires sans que personne n’ait pu prévoir si les résultats de cette approche seraient positifs. Vingt-quatre années aussi de tentatives parallèles infructueuses et de stratégies alternatives qui ont donné des résultats négatifs. Temps, paris et erreurs sont nécessaires à la réussite. Les décideurs politiques doivent comprendre et accepter qu’en matière de recherche, ils doivent semer les germes pour le futur mais qu’ils n’en verront probablement pas les fruits au cours de leur mandat. Difficile quand les bilans sont généralement faits à échéance de quelques années… Difficile mais nécessaire. On ne peut prédire l’approche qui conduira au résultat favorable, il faut donc s’abstenir de piloter la recherche par ses applications. Il faut également réaliser que les fausses routes s’avèrent souvent tout aussi importantes que les succès. Sans cette prise de conscience collective, le risque est grand de voir s’effondrer l’accompagnement éducationnel, humain et financier, nécessaire à la recherche fondamentale.

L’élection présidentielle de 2017 représente un moment important de débats pour la France. C’est l’occasion de lancer un appel à ceux qui prétendent aux plus hautes responsabilités de ce pays pour qu’ils exposent très clairement leurs orientations en matière de recherche et d’innovation. Il est urgent et indispensable de mettre en place un programme ambitieux pour la recherche, intégrant toutes les compétences de la société et couvrant toutes les disciplines. Toute l’innovation ne dérive pas directement de la recherche, mais c’est certainement le cas pour l’innovation de rupture, dont l’impact sociétal et économique est le plus fort, à l’exemple de l’immunothérapie des cancers.

En termes d’éducation, il est bon également de rappeler que les métiers de la recherche, qui explorent l’inconnu et combattent l’ignorance, sont des métiers de passion et de créativité dans lesquels nombre de nos enfants pourraient s’engager en donnant un sens fort à leur orientation professionnelle. L’esprit dans lequel sont enseignées les sciences à l’école devraient intégrer d’avantage ce qui est l’essence même de l’acquisition de nouvelles connaissances: plus d’émerveillement mais aussi plus de questionnements, plus de doutes et en retour plus d’expérimentation pour interroger les nouveaux possibles qu’elles génèrent. L’enseignement devrait porter plus sur la façon dont les découvertes ont été faites, plutôt qu’uniquement sur leur nature et sur l’apprentissage du résultat obtenu.

Mesdames et Messieurs, les candidates et candidats à l’élection présidentielle, il ne tient qu’à vous de relever le gant, d’expliquer clairement à nos concitoyens quels sont vos programmes en matière de recherche. Il est essentiel que ce thème ne soit pas évacué des débats, au profit de visions court-termistes, car, comme évoqué précédemment, le temps de la recherche est long. La recherche ne peut pas, ne doit pas être considérée comme une dépense de « second rang » mais comme un investissement stratégique qui doit être sanctuarisé, qu’il s’agisse de diffusion de la culture scientifique, d’enseignement scientifique, d’attractivité des métiers de la recherche, du financement de la recherche fondamentale. Les fruits seront peut-être récoltés dans des dizaines d’année, mais le renoncement serait délétère, et la trajectoire du moment est mauvaise… Incidemment, l’appétit de connaissance, le plaisir de la découverte, l’humilité devant les données ont en eux-mêmes une valeur, qui mériterait peut-être d’être mise en avant dans ce temps fort du débat politique que nous allons vivre.

Dr Hervé BRAILLY

Co-fondateur et Président du Conseil de Surveillance d’Innate Pharma, membre de Marseille Immunopole.

Dr Sophie UGOLINI

Directrice de Recherche à l’INSERM, Membre du Conseil Scientifique de l’Office Parlementaire d'Évaluation des Choix Scientifiques et Technologiques, membre de Marseille Immunopole.

Pr Eric VIVIER

Professeur d’Immunologie à Aix-Marseille Université, Directeur du Centre d’Immunologie de Marseille-Luminy Membre de l’Académie Nationale de Médecine et de l’Institut Universitaire de France, Coordinateur de Marseille Immunopole.